Master and Commander, de l'autre côté du monde - Peter Weir


J'ai vu pour la première fois la semaine dernière un film raté à l'époque. Master and Commander par Peter Weir avec Russell Crowe.

Russell Crowe n'est pas le plus expressif des acteurs, il n'a pas un charisme fabuleux quand il ne traine pas un regard de chien mouillé. Totalement ectoplasmique (qui se rappelle d'une de ses prestations ?) à l'exception du rôle de sa vie, Gladiator, où son non-jeu fut une bénédiction pour le personnage. Franchement, il n'est pas un peu ridicule sur l'image ci-contre ?
Peter Weir est un cinéaste respectable et si The Truman show est un grand film, ses autres œuvres avaient un je-ne-sais-quoi qui me laissait toujours l'impression de passer à côté. Je m'étais ennuyé devant Mosquito Coast, je n'avais pas compris l'intérêt de L'année de tous les dangers (saturé de Vangelis pur eighties) et je n'avais pas réussi à entrer dans Le Cercle des poètes disparus.
Donc pas un incompétent, mais pas mon truc a priori.
Pour finir, même si j'aime bien le cinéma pop-corn, les films de bateaux ne sont pas non plus ma passion.

Et pourtant, divine surprise que ce film !

La scène d'exposition nous présente Russell Crowe capitaine de vaisseau anglais durant les guerres napoléoniennes qui pourchasse un bateau français, une véritable terreur de mers (le français, pas Russell Crowe...). Or de chasseur, il devient proie à la faveur d'un très opportun brouillard. Et là, le cinéaste, lorsque la confrontation a lieu, pourrait nous en mettre plein la vue en reproduisant tous les poncifs des scènes de bataille navale. Et bien non, au lieu de passer par la figure imposée de manière classique (canons, explosions, tripaille), il en atténue le bruit : ces scènes sont étrangement silencieuses, ce qui en renforce paradoxalement la violence réelle, mais pas la violence fantasmée : ici pas de ralenti, ni de bullet time esthétisant mais la poudre, les boulets fracassants et les panneaux de bois soufflés par les explosions.
Ce silence est à l'image de ce film, toujours surprenant, toujours là où on ne l'attends pas.

L'argument est simple : de cet échec fondateur le capitaine va en faire une obsession, outrepassant ses ordres pour poursuivre sa némésis, tel Achab et son Moby Dick.
Or, là encore, on imagine ce que cela aurait donné dans les mains d'un autre faiseur hollywoodien et d'un autre acteur, avec une écriture moins affutée des personnages : des mouvements de mentons martiaux, des regards virils face à l'horizon et des morts héroiques (toujours celle du meilleur ami, un second rôle sacrifié pour l'occasion). Et un affrontement final.
Là encore, Peter Weir se joue de ces figures imposés, il en passera par là mais pour mieux les détourner et s'offrir un luxe inouï : il prend du temps, il s'échappe, avec son film, vers des ailleurs insoupçonnés.
On découvre alors, fasciné, que les bateaux de l'amirauté sont dirigés par des enfants, fils de nobles d'à peine neuf ans, emprunts de sérieux adultes, de leur classe sociale et de joie juvénile sous le regard pudiquement paternel du capitaine. On passe à côté des Galapagos où le médecin du bateau (très belle composition de Paul Bettany) obtiendra de s'arrêter pour étudier des espèces alors inconnues. Il faut alors voir l'équipage jouer au cricket sur les plages de sables noirs et de rochers !
Et pourtant une sourde tension couve au sein de l'équipage qui est loin de ressembler à La croisière s'amuse. Un des lieutenants, psychologiquement maladroit, devient alors la bête noire de l'équipage. Il se suicidera, au soulagement coupable du capitaine, alors pas si exemplaire dans la gestion de ce phénomène de bouc émissaire rarement traité aussi finement à l'écran.
On pourrait multiplier les exemples de surprise pour le spectateur dans les détails qui "font" le film : des scènes d'amputation, de chairs arrachées ou découpées, sans bruit et hors-champ, mais pas moins dures, l'agacement des hommes d'équipage sur la musique jouée par le capitaine et le médecin, musique qui ne peut être dansée, la salle du repas du capitaine reconstituée selon les besoins...
Enfin l'influence de la peinture marine est flagrante, de très nombreux plans larges s'en inspirant directement.

On ne dira donc pas qu'il s'agit d'un chef d’œuvre, ce n'en est pas un, mais Master and Commander (le titre n'est vraiment pas bon) est d'abord un film qui n'est jamais là où on l'attend. Et rien que pour cela, cela vaut la peine de le voir.

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