La préhistoire du cinéma - Marc Azéma




 
Marc Azéma est préhistorien.
Il travaille dans l'équipe qui fait l'étude de la grotte Chauvet.


Pourtant, c'est un ouvrage sur le cinéma qu'il rédige, sur l'histoire du cinéma. Une histoire qui trouve ses racines dans l'art préhistorique.
Marc Azéma propose en quelques pages une synthèse efficace des différentes théories explicatives de l'art préhistorique. Sans vouloir proposer une théorie cohérente et unifiée, il part de l'analyse de plusieurs panneaux de Chauvet et constate que le mouvement rasant de la lumière sur les parois ainsi que le caractère tremblotant des torches préhistoriques permet d'expliquer certains tracés : les préhistoriques ont découvert le principe de la persistance rétinienne. En superposant sur un même corps les membres en mouvement, la lumière tremblotante et déplacée donne l'illusion du mouvement.
D'autres images se suivent les unes les autres et montrent clairement qu'il s'agit du même animal en déplacement comme une bande dessinée. Juxtaposition et superposition sont les deux principaux mécanismes mis en œuvres dans ces fresques fabuleuses. Il montre que des jetons troués et gravés sont de fort probables thaumatropes. Il y a de la narration dans les fresques de la préhistoire.
Loin de s'arrêter à ces mécanismes débusqués durant la préhistoire, Marc Azéma nous entraine dans l'histoire de la narration graphique, des égyptiens à la tapisserie de Bayeux, en passant par les temples d'Angkor jusqu'aux racines du cinéma au début du XXe siècle.

L'ouvrage est passionnant à plusieurs titres. Rédigé par un préhistorien, il ne s'agit pas d'un ouvrage sur la préhistoire mais sur le cinéma. Il ne s'agit donc pas d'une monographie scientifique, mais d'un ouvrage grand public (même s'il faut, parfois, pas souvent mais parfois, relire à deux fois certains passages) qui débusque cet éternel besoin d'histoires qui habite l'espèce humaine, car derrière le mouvement et sa représentation, il y a d'abord une histoire, une narration graphique.
Et quand on y pense bien, quand on va au cinéma, on entre dans une pièce noire où on nous raconte des histoires avec des images changeantes. Les paléolithiques faisaient probablement pareil, avec un guide qui racontait une histoire avec une lampe qu'il déplaçait au moment opportun faisant apparaitre tel animal au moment de l'histoire puis en la déplaçant pour montrer le mouvement.
Cela donne le tournis...

Un DVD accompagne l'ouvrage et est composé de reportages, d'interviews, de films et animations montrant les effets optiques des différents moyens mis en œuvre par les paléolithiques. On trouve également les tous premiers films de l'histoire du cinéma...
Ainsi, malgré quelques défauts, l'ouvrage est original, audacieux et passionnant.

à qui l'offrir ?

- aux cinéphiles ;
- aux préhistomaniaques.

Pour prolonger la lecture :

Si vous avez aimé La préhistoire du cinéma, vous aimerez peut-être :
  • sur l'art préhistorique :
 
- Rupestres ! (collectif). Six dessinateurs de BD décident d'aller rencontrer leurs prédécesseurs d'il y a 20 000 ans. Une œuvre inégale, qui se veut à l'image des grottes, avec ses impasses, ses non-dits et sa splendeur. Un livre superbe, un peu austère, ardu d'accès, avec des pages magnifiques (les encrages sont de toute beauté). Idéal pour les fans de BD conceptuelles et d'art préhistorique.




 
- Les chamanes de la préhistoire. En 1996, Jean Clottes et David Lewis-Williams proposent une nouvelle grille d'interprétation de l'art préhistorique. Leur thèse repose sur l'idée que les peintures préhistoriques sont la trace des voyages de l'esprit effectués lors de pratiques chamaniques par les paléolithiques. Les chamanes, sous l'influence de la transe, entrent en contact avec les esprits chthoniens ; la paroi de la grotte, membrane sensible, laisse émerger la trace de ces esprits que les chamanes perçoivent et fixent par les tracés et gravures. L'ouvrage fut très polémique et appela un supplément (polémiques et réponses) des auteurs dans l'édition de 2001 (au format malheureux). L'ouvrage est assez mal traduit pour la partie anglophone mais est passionnant par la hardiesse de sa thèse. Elle ne contredit pas l'analyse de Marc Azéma, bien au contraire, elles se superposent et se complètent pour partie.
Pour les passionnés de préhistoire.




  • sur l'histoire des images :

- Vie et mort de l'image de Régis Debray. L'ouvrage fondateur de la médiologie : Régis Debray, dans des pages parfois ardues mais toujours passionnantes, brosse une fresque à l'échelle de l'occident qui raconte l'histoire des images, comment elles fonctionnent, quelles sont les machineries de l'image dans la psyché occidentale. Ambitieux mais enthousiasmant et stimulant.





- L'apostrophe muette de Jean-Christophe Bailly. Dans cet essai, Jean-Christophe Bailly analyse les sidérants portraits du Fayoum. Dans une langue soutenue et presque poétique, il réussit à rendre quasiment tangible un moment d'humanité que ces peintures semblent avoir capté pour l'éternité. Pour spécialistes.

- Images malgré tout de Georges Didi-Huberman. En 2000 l'exposition "Mémoire des camps" montre quatre photos rescapées, quatre photos prises dans les camps de concentration, prises non pas par les bourreaux mais par les victimes. Georges Didi-Huberman en rédige le catalogue. Il s'ensuivra une polémique virulente sur le régime de ces images et donc des images. Images malgré tout reprend le texte du catalogue, ainsi que la réponse de Georges Didi-Huberman à ses détracteurs. La lecture est éprouvante, je me suis retrouvé tremblant, derrière ces pages, terrorisé par ce que l'on croît connaitre et que l'on approche par fulgurances dans cette lecture indispensable mais bouleversante.

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