Corps pour corps - Jeanne Favret-Saada et Josée Contreras

En 1981, moins de dix ans après la parution des Mots, la mort, les sorts, Jeanne Favret-Saada publie avec Josée Contreras des extraits de son journal de terrain, Corps pour corps.

Les mots, la mort, les sorts décrivait le système analysé par l'anthropologue, la sorcellerie bocaine. Jeanne Favret-Saada expliquait, dans une longue et séminale introduction, l'impossibilité de constituer tout savoir sur la sorcellerie sans tenir une des places du système : annonciateur, ensorcelé, désorceleur ou sorcier.
Elle rencontra le couple Babin, exploitants agricoles qui n'eurent de cesse de la mettre à la place de la désorceleuse, persuadés "qu'elle le faisait pour le bien" et qu'elle saurait mettre fin à la série des malheurs qui les touchaient (mariage non consommé, beurrées endémiques, difficulté à baratter etc.).
Le trouble dans la communication entre Jeanne Favret-Saada et les Babin, les incompréhensions réciproques et l'asynchronie des postures font avorter une relation que le refus de l'auteur à tenir la place que les Babin lui assignaient, aurait de toute façon achevé rapidement. Cette confusion aura cependant permis à l'auteur d'accéder à une vision du système sorcellaire qui sera l'armature des Mots, la mort, les sorts.
Corps pour corps est la reprise du journal de terrain de l'auteur, pour la seule année 1969, première des trois que Jeanne Favret-Saada passa dans le bocage mayennais. On y découvre les tours et détours qui mènent à cette rencontre. Le cheminement est tortueux et traduit la progressive intégration de l'auteur dans le tissu social local. Des échanges apparemment anodins y sont retranscrits, suivis par les "pour plus tard" où l'auteur annote les événements et l'évolution des relations de l'auteur avec son environnement. La pensée s'y fait à la fois rétroactive et prospective. Cette écriture, quasi schizophrénique, permet à l'auteur d'être à la fois dans la relation (au-delà de multiples méprises réciproques) et de porter un regard sur celle-ci, de se décentrer.

C'est une pensée en construction qui se donne à voir et c'est fascinant.

À la fin de Les mots, la mort les sorts, Jeanne Favret-Saada évoquait avoir été initiée auprès de madame Flora, sans pour autant s'étendre sur la nature de cette relation. Elle livrait également quelques éléments de sa vie intime qui montraient qu'on ne tient pas, impunément, une place dans le système sorcellaire.
Corps pour corps est ainsi partagé en deux moitiés inégales : la première, qui comprend plus des deux tiers de l'ouvrage, relate la rencontre avec les Babin. La seconde livre des éléments de la dégradation de la situation personnelle de Jeanne Favret-Saada et achève de la convaincre qu'elle même "y est prise" et la mène jusqu'à la porte de Mme Flora, tireuse de cartes. La sorcellerie comme une allégorie de la sérendipité.
La mise en écho entre les deux épisodes (les Babin et Mme Flora) achève d'emporter l'adhésion du lecteur dans une mise en abîme que ne renierait pas la dernière page de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.
Le discours prend alors un saisissant effet de réel qui ne manque pas de d'ébranler le lecteur et permet de comprendre que le système sorcellaire est une réalité mouvante, transposable, vivante. Actuelle.
Éminemment protéiforme, la sorcellerie est autour de nous, en nous. Bien à rebours des fantasmes journalistiques et d'une imagerie de pacotille, elle traverse la société, elle en est un des maillages, discret, obsessionnel et obsédant. Seuls les ignorants (ou les inconscients) peuvent encore penser qu'il ne s'agit que d'un folklorisme daté, inaccessible et croire qu'ils peuvent y échapper.

Moins connu, que l'ouvrage auquel il fournit la matière, Corps pour corps est une œuvre à part entière, dont il n'est pas interdit de penser qu'elle est à la fois plus accessible et fascinante, si tant est que cela soit encore possible.


Un chef-d'œuvre littéralement.

Si vous avez aimé...


Les mots, la mort, les sorts. Il y a vingt ans, je l'ai lu avant Corps pour corps. Ma récente relecture était aussi dans le même ordre. Peut-être aurait-il été plus impressionnant de commencer par ce dernier. Les deux livres sont inséparables.




Les yeux de ma chèvre d'Eric de Rosny. Là aussi on approche au plus près du tissu social et relationnel qui permet d'appréhender la notion de sorcellerie, dans deux civilisations qui semblent terriblement lointaines. Les points de jonctions sont pourtant nombreux et donnent à comprendre notre commune humanité


Désorceler. Le troisième et dernier tome de Jeanne Favret-Saada.

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