Des gens très bien - Alexandre Jardin


L'histoire : jean Jardin, grand-père de l'auteur était directeur de cabinet de Pierre Laval.
Son grand-père est directeur de cabinet de Laval en 1943.

(relire et répéter silencieusement la phrase qui précède, pour bien ressentir son pouvoir destructeur).


A près de 50 ans, Alexandre Jardin ne veut plus, ne peut plus écrire de roman, étouffé en quelque sorte par la tradition familiale de narration fabuleuse. Dans son roman "la guerre a neuf ans", son père, Pascal Jardin décrit, une guerre de pacotille à hauteur de son âge. "Le nain jaune" qui suivra est une véritable opération de blanchiment de son propre père, et entérine la version d'un haut fonctionnaire qui a fait ce qu'il a pu, qui a sauvé les meubles, jamais inquiété après-guerre. Interpellé dès son adolescence par son ami Zak, son presque double, la graine du soupçon ne cessera de tarauder Alexandre Jardin jusqu'au trop plein, jusqu'à l'impossibilité d'aller plus loin, d'accepter une seconde, une heure, un jour de plus cet ahurissant silence et déni sur la responsabilité de son grand-père. Ce "faisons comme si de rien n'était, et puis tant qu'on y est, si on se racontait des histoires ?" Des gens très bien est l'histoire de ce cheminement, de ce dépouillement.

Âgé de quelques années de plus que moi, brillant, virevoltant, affabulateur, très jeune écrivain, puis cinéaste, Alexandre Jardin m'a toujours irrité.
J'ai lu quelques uns des ses premiers romans, enlevés, Le Zèbre, Bille en tête, Fanfan. Toute son écriture visait à embrouiller, à déplacer le réel pour en faire une soi-disant version améliorée. Le paratexte de ces romans, c'est-à-dire le discours que l'auteur portait sur eux, entre mensonge véridique et réalité décalée, sur sa pseudo-distance, son altérité avec les personnages m'interdisait d'en lire plus. La lecture servant avant tout à répondre à mon désir de dévoilement.
Alexandre Jardin n'était donc plus pour moi qu'un écrivain qui annonçait la mutation d'une lecture romantique un peu niaise à mon goût. Un écrivain post-Harlequin et pré-Marc Lévy en quelque sorte.
Très peu pour moi.

Jusque Des gens très bien.


En une série de chapitre courts, enlevés, toujours aussi fluides (il m'énerve!), Alexandre Jardin empoigne le "je" et se confronte au sphinx, à ce grand-père. Mais bien plus qu'à cette figure tutélaire si encombrante, c'est bien à toute une mythologie familiale, à un héritage, une structure mentale, bref tout ce qui fait que l'on est ce que l'on est par ce que l'on reçoit, qu'Alexandre Jardin s'attaque. L'auteur a le bon goût de ne pas embarquer les autres membres de sa famille plus que de nécessaire : c'est à un étrillage du fardeau qu'il se livre, pas un à massacre en règle des vivants (que nous importe ce que pensent les vivants de la famille Jardin de leur aïeul ?).

Quel courage ! On sort de cette lecture non pas rincé, mais admiratif d'un homme qui fait bravement face à ses démons, publiquement (il eut tellement été facile de ne pas le faire, même si l'auteur nous dit le contraire) et telle une catharsis dont il est l'acteur principal, il en sort visiblement purgé.

Chapeau bas Monsieur Jardin !

Un nouvel auteur à (re)découvrir donc...


À qui l'offrir ?

- à toute personne qui voudrait s'engager dans un travail thérapeutique ?


Pour prolonger la lecture

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Joyeux Noël du même auteur, où A. Jardin raconte les rencontres avec ses lecteurs suite à Des gens très bien. Pas lu, à lire.



Sobibor. Le roman de Jean Molla, billet le plus fréquenté de ce blog, prend le même chemin qu'Alexandre Jardin pour se libérer de ce passé qui s'acharne à ne pas passer.


Antigone de Henri Bauchau, la figure tutélaire, encore et toujours.

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