Walking dead (Kirkman - Moore et Adlard)




Je n'aime pas les zombies. Ni les films, ni les livres.

Je trouve même ahurissant qu'il en existe des poupées pour enfants, cela me choque profondément. La question du zombie est même, en tant que genre d'écriture littéraire ou filmique, éminemment répulsive pour moi.
Chacun lit et regarde ce qu'il veut. Moi aussi. Et justement il y a trop de livres à lire et de films à voir pour perdre du temps sur des thématiques qui ne m'intéressent pas
Or à force d'épuiser les séries de la médiathèque, il ne me restait quasiment plus que celle là. C'est donc plus qu'à reculons que j'ai emprunté 1 puis 2 puis 3 puis les 16 premiers tomes de la série.

J'avais tort.

L'histoire : Rick, policier dans le coma, se réveille dans un monde qui a changé, un monde où les morts se relèvent de leurs tombe pour hanter les rues, à la recherche de chair humaine... Rick retrouvera-t-il sa femme Lori et son fils Carl ?


Walking Dead s'attache aux pas de Rick, de sa femme et de son fils, mais aussi des groupes auxquels ils s’agrègent, qu'ils composent autour d'eux dans un monde en déliquescence. Les structures sociales, économiques et politiques ont disparu.
Toute la population s'est transformée en zombie, cadavres ambulants, suivant le moindre bruit, errants en quête de chair humaine. Rôdeurs ou cachés, les zombies sont une menace mobile, omniprésente. Ils ne sont pas le cœur de l'histoire, ils en sont la toile de fond. Ils sont le catalyseur de la narration. Le phénomène zombie est un révélateur des pulsions des humains, poussés dans leur retranchement. Le zombie interpelle le vivant en exhibant la mort au cœur de la société. Le zombie montre littéralement la mort en marche, celle que nous autres vivants oublions ou faisons semblant d'ignorer chaque jour.
En réactivant la mort qui rode de toute façon, en l'incarnant littéralement, le zombie, moderne ankou, impose aux personnages de se révéler face à lui et face aux autres.
Le zombie est ainsi la levure des caractères.
Par là-même, il revisite et essentialise la double tension qui innerve toute la société américaine.
Comment vivre ensemble alors que nous sommes des êtres-pour-la-mort ?
Comment vivre ensemble alors que la société est bâtie sur un massacre fondateur et sur la négation de l'humanité des esclaves ?


La grande majorité des fictions américaines articulent ressorts et progressions dramatiques par leur manière de répondre à ces tensions. On trouve ici une des clés de ce moralisme incompréhensible et ahurissant pour nous autres européens. Tous ces personnages qui passent leur temps à parler, penser et agir pour autrui au nom de leur conception du bien sont mus par le besoin de répondre à ces questions. Jack Bauer en est l'archétype mais cela reste valable pour la quasi-totalité des personnages de fictions américaines.
S'il articule la double terreur tapie au fond de l'âme américaine, celle de la mort commune à toute l'humanité et celle du mort vengeur -l'indien et l'esclave, le zombie est de surcroît l'héritier des figures de la dépossession de soi ainsi qu'une réponse à la question de la profonde altérité nichée au cœur même de toute société.



Formellement, sa démarche caractéristique puise ses racines dans la marche somnambulique des victimes de la dépossession de soi. Il n'est que de comparer la démarche des zombies avec celle des humains victimes des extraterrestres de L'invasion des profanateurs de sépultures, rare histoire objet de trois remakes et témoignage de la résonance profonde de cette thématique dans la société américaine.
Or, l'autre face de la dépossession de soi est la terreur de l'ennemi intérieur. Le zombie en réactive le motif originaire du mort encombrant, l'indien ou l'esclave qui revient se venger. Le zombie actualise l'ancienne figure de l'ennemi intérieur, autrefois porté par l'américanisation du vampire, le communiste.
L'Europe articule la métaphore vampirique autour de deux pôles, celui du monstre, du pervers, de l'incarnation du mal c'est-à-dire d'une altérité radicalement extérieure et de sa contamination, la dépossession amoureuse de l'individu (une actualisation de la thèse de Denis de Rougemont dans Les mythes de l'amour serait à tenter). L'Amérique a importé la figure du vampire dans une perspective politique pour intégrer la figure de l'ennemi intérieur (le Dracula de Coppola est un film profondément européen par son traitement amoureux de la question vampirique). Le chef-d’œuvre de Richard Matheson, Je suis une légende est une histoire de vampire dont le propos essentiel est d'être une charge contre le maccarthysme, renversant magistralement la dénonciation de la dépossession de l'individu (mon voisin est-il un vampire/communiste ?) sur celle de la société (qu'est-ce qu'être un être humain lorsque c'est la société qui devient folle). Les vampires de Matheson sont les ascendants directs des zombies. Les vampires de l’infâme remake éponyme avec Will Smith renvoient directement à l’esthétique zombiesque.




Ce détour sur la question du zombie pour tenter de montrer (trop) rapidement (et un peu confusément) qu'il est avant tout une mythologie américaine profondément politique. Il est l'avatar contemporain, après le vampire et l'extraterrestre, d'une réponse à la culpabilité ancestrale et la terreur de la figure de l'autre au sein de la société et la traduction de la difficulté à établir un vivre-ensemble dans une société minée dès ses fondations.

Or la grande qualité de l’œuvre de Kirkman est de prendre à-bras-le-corps toutes ces questions mais sans le sempiternel moralisme des productions culturelles américaines. À l'exception d'un seul passage (la dispute entre Rick et Tyrese dans le tome 4, dans les arguments de Rick), pas de trace de moralisme imposé au lecteur : la réflexion morale est le sujet même de l'œuvre. Que faire ? Comment faire ?

Walking Dead, plus qu'une histoire est avant tout la chronique politique d'une société américaine en voie de dépouillement du messianisme politique et religieux qui structure sa représentation d'elle-même. Sacrifiant ses personnages au fil des tomes, Walking dead donne à voir la grandeur et la misère de la condition humaine en milieu hostile à travers actions héroïques, grandes et petites lâchetés, dilemmes insolubles.
C'est une série sans fin en quelque sorte. Une apocalypse sans eschatologie dans un monde sans dieu(x), déserté.
Walking Dead signe la laïcisation de la société américaine.


Finalement le zombie ça peut avoir du bon...

Enfin, last but not least, le dessinateur n'abuse pas des effets horrifiques dans l'insertion des morts-vivants dans le cadre (pas de macchabées qui sautent au visage au détour d'une page). Bref, une très bonne surprise et une série hautement addictive, lue en quatre soirées...




À qui l'offrir ? 

- à un apprenti politicien ;
- pas avant 15 ans quand même.


Pour prolonger la lecture :

Si vous avez aimé Walking Dead, vous aimerez peut-être :

 
- La route de Cormac McCarthy qui explore la question de la condition de la condition humaine en situation d’apocalypse non sous l'angle politique mais du point de vue éducatif et de la transmission : qu'enseigner, quelles valeurs transmettre dans un monde mort ? Passionnant et bouleversant ;



- le maître-ouvrage sur la question Zombies ! de Julien Bétan et Raphaël Colson. Non lu.










- Je suis une légende de Richard Matheson. Un chef-d'œuvre.






Commentaires

  1. Je ne savais pas du tout que cette série sur les zombies existait (j'imagine que la série TV - que je n'ai jamais vue - est tirée de celle-ci ?)
    La façon dont tu en parles donne très envie de la découvrir... En plus, je ne suis pas réfractaire au genre, alors..............;)

    RépondreSupprimer
  2. Merci ! Oui ce me semble que la série en est tirée mais je ne l'ai pas vue... Réserves quelques soirées et ne mets le nez dedans que si tu les as tous ou au moins un maximum... Car c'est hautement addictif : indescotchable !

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Sobibor - Jean Molla

Telegraph Road - Dire Straits

Le feuilleton d'Hermès - Murielle Szac