Two lovers - James Gray




 
L'histoire : Léonard (Joaquin Phoenix, impec' comme d'habitude) vit avec ses parents qui tiennent une petite blanchisserie à New York. Léonard a tenté de se suicider à la suite d'un chagrin amoureux et ses parents (Moni Moshonov, habitué de James Gray, et Isabella Rossellini) le surprotègent. Ils vont bientôt vendre la blanchisserie et organisent un repas avec les nouveaux propriétaires et leur fille (Vinessa Shaw, superbe et qui arrive presque à nous faire croire qu'elle pourrait être quelconque). Ça sent le repas traquenard pour faire se rencontrer ces deux adultes célibataires. En fait c'est elle qui voulait le rencontrer. Ils commencent à se voir régulièrement, mais une nouvelle voisine vient d’emménager, Michelle (Gwyneth Paltrow), qui attire Léonard, irrésistiblement.

L'histoire est banale.
Un homme blessé, malheureux, et la vie qui continue. Sans l'avoir cherché, il rencontre deux femmes aussi différentes l'une que l'autre. La brune, qui s'intéresse à lui et vers laquelle il va d'abord à reculons avant de découvrir qu'elle porte en elle une douceur, un apaisement possible de sa douleur. Et la blonde, séduisante, mais pas séductrice, feu follet, mais pas superficielle, porteuse d'un ailleurs, d'un au-delà que Léonard pressent, qui le magnétise et l'électrise, le fascine comme la lampe et le papillon de nuit.
Mais une telle dichotomie serait trop simple, la brune n'est pas aussi ennuyeuse qu'il le craint et la blonde n'est pas exempte d'un passé lourd et d'une vie compliquée.
De cette histoire simple James Gray tire un suspense haletant, celui d'un homme à la croisée des chemins, sommé par les événements de choisir, lorsqu'il n'est plus possible de courir deux lièvres à la fois. L'acmé du film, la résolution de la tension tragique est double, comme ces deux femmes, lors de la soirée du Nouvel an. La succession des scènes impose alors aux personnages de se choisir un destin. D'exclure tous les autres futurs possibles au risque de blesser autrui et, aussi, soi-même. James Gray filme ce Nouvel an comme un braquage, comme un polar. Jusqu'au grain de sable.
La mort viendra et elle aura tes yeux, affirme le poète, mais aussi le cinéaste à la sortie du souterrain (quels plans !).
Mais James Gray va plus loin : en mettant en scène l'inéluctabilité du destin qui hante chacun de ses films (Little Odessa, The Yards, La nuit nous appartient, tous littéralement des chefs-d'œuvre), il pourrait ne montrer qu'une mécanique implacable sacrifiant tous ses personnages. Mais non, extraordinairement généreux avec eux et respectueux de ses spectateurs, James Gray se libère des canons des clichés romantico-niais d'une part et de l'obsession ridicule qu'a le cinéma hollywoodien d'enfermer ses personnages dans des caractères monolithiques et intangibles d'autre part. Ils peuvent changer, ils peuvent se parler, ils peuvent évoluer et voir différemment les choses et les êtres qui les environnent et avec qui ils interagissent. Enfin des personnages qui ne sont pas des caricatures d'eux-mêmes, ou enfermés dans une seule idée ! Les seconds rôles sont sublimes, ainsi le personnage de la mère incarné par Isabella Rosselini pouvait n'être qu'ingrat, mais la scène sur l'escalier est profondément bouleversante de générosité (réconciliation d'avec la mère de Little Odessa ?).
Enfin, en vrac, James Gray n'a pas son pareil pour filmer la transe des corps dans les scènes de danse (moment de pure joie de Léonard, mais aussi d'affrontement, de frôlement, dans The Yards). Ce n'est pas non plus la moindre de ses qualités que d'avoir fait de Gwyneth Paltrow une actrice, rien de moins, dans la scène du toit , perdue et éperdue, ne sachant plus où elle est, ni ce qu'elle fait, elle fait face à ses passés qui la plombent, ses présents qui s'entrechoquent et ses futurs possibles.

Si The Yards et La nuit nous appartient montraient le poids du destin et de la filiation (The Yards, c'est littéralement les Atrides modernisés), Two lovers montre l'éclosion d'un homme, sa libération espérée mais advenue par des voies inattendues.

James Gray est le plus grand réalisateur vivant, tout simplement. Ni plus, ni moins.

Sachez que je vous envie, vous qui n'avez pas encore vu ce film.



À qui l'offrir ?

- mais de qui peut-on vouloir priver d'un tel film, à part les gens qu'on n'aime pas ?


Pour prolonger :

Si vous avez aimé Two lovers, vous aimerez peut-être :
- lire la longue et passionnante interview qu'il donne à Télérama, ici

 
- le très bel ouvrage qui lui est consacré Conversations avec James Gray 


 








- Les autres films de James Gray, Little Odessa, The Yards, La nuit nous appartient. James Gray est d'abord un réalisateur de films noirs, de polars. Two lovers n'échappe pas à cette définition. Ma préférence va pour celui-ci et pour The Yards, mais les deux autres sont très bons.








- The Virgin suicides, de Sofia Coppola. Sofia Coppola filme le même sujet que James Gray, l'érotique masculin, mais par un tout autre point de vue. Sortant là aussi des sentiers battus et rebattus, par les portraits et évocations de ceux qui ont connu les sœurs Lisbon, Sofia Coppola montre des hommes dont l'imaginaire amoureux s'est construit par le manque et la souffrance, par la découverte de leurs incomplétude existentielle face à cette sororité diaphane et blonde, là encore, témoignage d'un au-delà inatteignable, par delà la mort, et le temps, et les regrets.



- L'amour et l'occident de Denis de Rougement. Déjà présenté ici, la thématique du film est le cœur de l'ouvrage.

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