Le serpent d'étoiles - Jean Giono




Torturé à coups d'Enfants et la rivière et de Gloire de mon père pendant mes lointaines et jeunes années, j'entretiens une souveraine méfiance envers tout auteur soupçonné, à tord ou à raison, de régionalisme. Giono c'est "même pas en rêve". Le hussard sur le toit de Rappeneau ne m'avait pas assez enthousiasmé pour que je change d'avis, et en plus, il y a assez de livres qui m'intéressent sans que j'aille m'encombrer de ceux qui ne m'intéressent pas.

J'avais tord une fois de plus.

Il aura fallu une note sibylline de Philippe Walter au détour de son extraordinaire Canicule pour me convaincre de mettre le nez dans des pages de Giono.

L'histoire : le narrateur, jamais nommé, dans une Provence de début de siècle, celui d'avant, raconte sa rencontre avec un berger et sa famille. Un berger qui, avec ses mots à lui, remis dans les mots de Giono, lui dit la Terre, les courants telluriques et les forces chthoniennes qui traversent le monde, les étoiles, les bêtes, la vie, la mort et le secret de l'âme que détiennent ces hommes, portiers des mondes que sont les bergers.

C'est une incroyable rencontre que ce livre.
La langue est dense, travaillée et pourtant fluide. Le style de Giono, c'est tout. C'est à la fois pompeux et ampoulé, mais aussi panthéiste et travaillé par les forces du monde qui semblent se nicher entre le blanc des pages et le noir des caractères. Il faut probablement un certain âge pour goûter ces mots et ces phrases. Heureux ceux qui y ont accès jeunes.
Le narrateur veut observer la rencontre des bergers, non pas de ces jeunes pastoureaux à la houe, non, celle des hommes qui semblent encore fait de la terre et de l'esprit du monde. Et pour nous y faire accéder, Giono sublime la Provence, loin des clichés. Il veut en être le spectateur et le sismographe. Le résultat est somptueux. On est comme lui immergé dans un monde rocailleux et fluide où les courants de la vie et de la mort, végétale, animale et humaine semblent difficile à démêler. On tremble avec lui de rater sa participation à ce qui ressemble à une liturgie, à une fête au sens de Mircéa Eliade, celle du Grand Temps qui réactive les forces du monde en les énonçant, en les jouant. La transcription finale de cette célébration déçoit un peu, car, bien sûr, il n'y a pas de secret du monde.
Le seul secret véritable c'est de faire partie du monde, de savoir le lire, de le chanter ou de se taire.

Giono est un grand chanteur.

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