Éternité - Tran Anh Hung



Rarement ai-je autant détesté un film.

Au cinéma, il y a les navets, les ratés, les oubliables, les très quelconques, les "mais si le producteur a autant d'argent à gâcher dans une merde pareille, je ne suis pas contre un don".
Il y a les longs, très longs... On sent bien alors qu'il y a quelque chose qui nous échappe, qu'on ne les comprend pas et qu'on comprend qu'on ne les comprend pas (vous me suivez ?). Pour moi c'est Bunuel ou Pialat.
Et puis il y a les longs-sublimes-mais-vous-n'y-comprenez-rien-c'est-le-plus-grand-film-de-tous-les-temps-bande-d'incultes! Le premier qui ose dire du mal de 2001 l'odyssée de l'espace, de Interstellar, je le bannis, vu ? Je vous épargne les gros navets militaristes (Forces Spéciales ou White House Down, par exemple) ou les nanars sublimes : Les aventures de Buckarro banzaï à travers la 8e dimension ou Invasion Los Angeles.

Seuls ceux qui savent comprendront. Même pas peur.

Mais là, on entre dans une autre catégorie, on est dans le film qui me met en colère. On m'a dit qu'un film qui met en colère, c'est au moins un film qui provoque une émotion.
Certes. Mais quand même. Je vous raconte même pas le pitch, tellement ça m'énerve.


Ça y est ? Vous l'avez vu ? Bon eh bien il y a plus de dialogues dans la bande annonce que dans le film lui-même. Si, si, c'est possible. Je ne connais pas le cachet des acteurs, mais chaque mot est surpayé. Le réalisateur impose tout au long du film une insupportable voix-off qui dit quoi voir et quoi penser et quand elle se tait c'est pour mieux nous saturer de piano seul. Je déteste le piano seul, cela me donne des boutons, c'est comme ça.
Tout cela ne serait pas très grave si les acteurs n'étaient pas ravalés au rang de potiches décoratives dans des chromos [qui se veulent] esthétisants. Parce que on le voit que le réalisateur a trop regardé Terrence Malick, sauf que le panthéisme on le sent dans chacun des plans du Nouveau Monde.
On le voit que Tran Anh Hung lorgne péniblement du côté des Vestiges du jour. Mais n'est pas James Ivory qui veut.
On le voit bien qu'il désespère de retrouver la sensualité fabuleuse de L'odeur de la papaye verte. C'est là que réside la cruauté entre être et avoir été.

Parce que le problème majeur de ce film, au-delà d'un catastrophique casting d'acteurs qui jouent affreusement faux dans un dispositif qui ne leur laisse aucune place pour exister (on sauvera éventuellement le duo Bérénice Béjo Pierre Deladonchamps, et encore...), au-delà du crin-crin musical pianistique, c'est d'avoir mis en place un dispositif qui contrecarre l'objectif assumé du film.
Parce que vouloir montrer l'éternité de l'amour entre les générations, montrer ce qui passe entre un parent, une mère et son bébé (ce dont les hommes sont rendus incapables, semble-t-il), pourquoi pas ?

Mais l'erreur majeure du réalisateur est de désincarner à ce point tous les personnages. Nous, pauvres spectateurs, comment pourrions-nous oser espérer pouvoir ressentir une once d'empathie envers eux ? Comment pourrions-nous nous re-connaître en eux ?

Parce que l’Éternité n'est pas pour nous. Elle n'est que pour ces âmes bien nées et bien policées qui portent des bermudas en toute saisons ou des serre-têtes en velours bleu.

Ah bon ? je vous ai pas dit ?

L'éternité de l'amour entre les générations c'est réservé aux familles de 10 enfants et plus, qui ne connaissent pas la crise, dont les enfants sont scandaleusement beaux (les enfants moches c'est pour les pauvres a dû se dire le directeur de casting). Budget coiffure : un peigne. Une raie sur le côté bien nette et que ça ne dépasse pas !


Il n'y a que dans ces familles qu'on peut atteindre à la pureté, à la beauté de l'amour filial.

Alors c'est vrai, lorsqu'on meuble son quotidien de bienveillance mielleuse parce qu'on n'a pas à aller trimer chez Félix Potin en horaires décalés c'est plus facile, lorsqu'on a une armée de bonniches à disposition pour nettoyer son palais (valeur 200 smic-vie) et apporter le thé aux ravis de la crèche, c'est plus simple le quotidien (il est surement bien payé le petit personnel, parce que on ne peut pas être de si belles âmes et être de vils exploiteurs du prolétariat, on n'est pas comme ça quand même).
La troisième génération du film celle qui, mathématiquement, doit vivre durant la seconde guerre mondiale (les tontons de la deuxième sont morts si jeunes durant la première avec leur bel uniforme garance), n'a finalement pas l'air de souffrir de trop de restrictions (on ne voit pas les tickets de rationnement), mais de ça on n'en parlera pas.

Et puis il y a le dernier plan, après la longue énonciation de tous les avatars de cette si belle et grande famille (un gouffre pour la sécu toutes ces allocs, soit dit en passant), ce plan, au ralenti, d'une de leur descendante, courant sur le pont Alexandre III dans les bras de son chéri. Ah ! c'est sûr, ce n'est ni dans les bras de Kevin ou Mouloud, ni sur un pont à Montceau-les-Mines que ces caricatures de pub Jacadi ou Cyrillus s'ébattent.

Le problème finalement, ce n'est pas d'inscrire son film socialement (tout film n'a pas obligatoirement vocation à être un brûlot révolutionnaire), mais c'est de faire une captatio, une OPA sur l'absolu des sentiments et de la Beauté au profit d'une classe, celle qui domine, forcément, et qui par là même imprime ses valeurs dans la société. Toute discussion sur la distribution socialement normée de ces valeurs est soigneusement évitée, pour mieux être réifiée et légitimée.
A regarder ce film on se sent encore plus frère de tous les damnés de la terre.

Je n'ai eu l'ultime clef de ma détestation de ce film que dans le générique de fin lorsque apparut la référence à l'ouvrage d'Alice Ferney, L'élégance des veuves, dont Éternité est l'adaptation. La prose de Ferney me tombe absolument des mains, à force de se regarder écrire et de partager une complaisance à l'égard de son sujet. La boucle est bouclée.

Si vous avez aimé ce film...
Dehors ! (nan je déconne, vous pouvez même essayer de me convaincre dans vos com').

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